« Le métier d'éditeur : éditer, c'est choisir »



ActuaLitté (@ActuaLitte) et David Meulemans (@DavidMeulemans)
ActuaLitté



« “you shall not pass” : editeur prêt à choisir - pixabay licence. »


« DOSSIER – Autour de la figure de l'éditeur en France, tournent mythes et légendes. Des “on-dit”, des secrets divulgués sous le manteau... Avec David Meulemans, directeur éditorial des Forges de Vulcain, ActuaLitté a souhaité prendre à bras-le-corps ces mystères supposés, et les exposer au grand jour. Editeur, un métier ? Certainement, mais dont les contours assez clairs.


» Premier mythe : “On va faire plus de français”. Ce n’est pas un mythe en soi. C’est une stratégie qui révèle un mythe. Examinons ce que c’est que de publier de la littérature étrangère en France, et concentrons-nous sur le seul aspect de la production (en laissant de côté la diffusion des œuvres).

» Publier de l’étranger, c’est sélectionner des textes, et superviser des traductions. Ainsi donc, si vous êtes une maison qui publie du français et de l’étranger et que vous établissez un tableau de vos dépenses de production annuelles, vous aurez l’impression que les romans étrangers coûtent plus cher. Leurs coûts d’acquisition sont souvent plus élevés, en termes de droits, et il y a les coûts de la traduction. Donc, vous pouvez être tenté de dire : il faut faire plus de français. Car votre programme aura l’air, d’emblée, moins gourmand en ressources financières.

» Mais il y a bien sûr une ressource humaine qui se trouve négligée dans ce calcul : l’éditeur ou l’éditrice, qui passe souvent plus de temps sur les textes français que sur les textes étrangers. Plus de temps, car : le texte n’est pas achevé. Il n’est pas édité. Plus de temps, car il est possible de parfaire le texte, car l’auteur est là, vivant. Plus de temps, car l’auteur a des questions, des idées, des suggestions.



» Sélection (sur)naturelle

» Le mythe sous-jacent c’est : éditer c’est juste sélectionner. Avoir du flair. Avoir du goût. Là, ce n’est pas un mythe qui serait seulement dans l’esprit du public, c’est un mythe qui est aussi en creux dans l’esprit du contrôleur de gestion qui, lors d’une réunion, met son doigt sur telle case sur le tableau Excel et, désemparé, soupire : mais pourquoi ne faites-vous pas plus de français ?

» Le mythe connexe de ce mythe, c’est : le texte est sacré, le texte qui est publié, c’est le texte qui a été envoyé par la poste, avec les fautes d’orthographe en moins. Vous me direz : mais toute personne qui travaille dans l’édition ne croit pas ces mythes. Je vous réponds : d’une part, dans les métiers du livre, tout le monde n’est pas éditeur, donc un mythe peut être partagé par le diffuseur, les libraires — et, d’autre part, les gens ne croient pas vraiment ce mythe, et pourtant agissent souvent comme s’il était vrai.

» Reprenons. À partir d’un fait d’actualité, cette passion nouvelle pour les textes français, on a décelé plusieurs mythes. Un : éditer, c’est juste choisir. Deux : l’écrivain produit seul dans son coin une œuvre. De ces deux mythes découlent d’autres mythes, et ils ont divers effets négatifs.



» Qui garde le gardien ?

» Dire “éditer c’est choisir”, c’est renforcer cette idée que l’éditrice ou l’éditeur est seulement un gardien dont la seule fonction est d’empêcher d’entrer dans un château, le château des publiés. Or, si l’éditeur n’a que cette fonction, on peut se demander si cette fonction est nécessaire. Ou on peut se demander si elle peut être remplie d’une autre manière.

» Se passer de cette fonction, c’est l’auto-publication. Voir comment satisfaire cette fonction d’une autre façon, c’est par exemple dire : autopubliez-vous, celles et ceux qui vendront bien, nous éditerons leurs textes. Dans un deuxième temps. En un sens, on pourrait “crowdsourcer” la sélection. S’en remettre à la foule. Et ainsi, optimiser les choses.



» Lettres et recommandation

» Ce ne serait qu’une application à un nouveau maillon de la chaîne d’une méthode qu’en 1999 Amazon a commencé à appliquer à la fonction de recommandation. En 1999, Amazon employait des êtres humains pour établir des recommandations en fonction des achats de ses clients. Une chercheuse leur indique qu’au regard du volume d’informations que possède Amazon, un automate serait sans doute plus efficace (et moins coûteux) que ces quarante critiques en ligne.

» Amazon met alors en compétition ses critiques humains et son automate et demande aux clients de voter. L’automate remporte haut la main la compétition et Amazon fait monter alors à un tiers le volume de son chiffre d’affaires produit par les recommandations : vous avez acheté ceci, vous aimerez cela. À cet égard, je note qu’il y a là un mythe à débusquer, le mythe selon lequel la force des libraires, ce serait la recommandation.

» C’est à la fois vrai et faux. Si recommander, c’est indiquer ce que vous pouvez lire si vous avez aimé telle ou telle chose, alors l’automate est plus fort que l’humain. Mais si recommander, c’est dire avec autorité, cela, je l’ai lu, et vous devriez le lire, alors oui, les libraires ont un pouvoir de recommandation que l’automate ne peut remplacer.

» En ce sens, tout comme le métier de libraire consiste, pour partie, à recommander, celui d’éditeur consiste bien, pour partie, à choisir. Mais ce n’est pas que choisir. Pour qu’une maison d’édition existe, vive, se déploie, subsiste, il faut qu’elle fasse plus que choisir. »


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