« Le métier d'éditeur : la noire légende du camembert »



ActuaLitté (@ActuaLitte) et David Meulemans (@DavidMeulemans)
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« pasteurisé ou lait cru, ton camembert ? - pixabay licence. »


« DOSSIER – La valeur et sa répartition, l’origine même de tout différend et potentiellement de toute injustice. L’édition n’y échappe pas, et quand un livre doit faire vivre l’ensemble des acteurs d’une chaîne, on tente de mesurer ce qui revient à qui. Avec David Meulemans, directeur éditorial des Forges de Vulcain, ActuaLitté vous propose un dossier sur le métier d’éditeur, décryptant mythes et réalités.


» Je devrais penser contre moi. Je suis envieux de l’image des libraires. Peut-être que suis-je mû par la jalousie. Ou peut-être suis-je victime d’un autre mythe : le camembert. Le camembert ? Le camembert n’est pas tout à fait un mythe. C’est une image erronée. Le camembert, c’est le schéma de répartition des recettes des ventes d’un livre. Il est faux. Au sens où c’est une image statique, alors que la vie d’un livre mériterait une représentation diachronique, et pas synchronique.

» La représentation synchronique amène à comparer des choses qui ne se comparent pas. C’est un mythe.

» Détaillons : dans l’image du camembert, l’auteur touche dix pour cent des ventes de son œuvre, l’éditeur touche quinze pour cent, le libraire, trente-cinq pour cent. Cette représentation donne l’impression que l’agent qui, dans ce système économique, créée la valeur, est celui qui est le moins bien rémunéré. Pourtant, le camembert compare des choses peu comparables, dans la mesure où l’éditeur touche ses quinze pour cent quand il a payé ses charges, fixes et variables. On pourrait argumenter que l’auteur a lui aussi de charges, il doit vivre.

» Mais le fait est que la majorité des écrivains ne vivent pas principalement de leur activité créatrice. Leurs charges fixes et variables, en tant qu’écrivain, sont difficilement calculables. Mais ce n’est pas vraiment la question. Disons que le camembert permet de représenter le problème bien réel de la précarité des auteurs comme un problème de rapport de force avec les autres acteurs de la chaîne. Et a pour effet négatif, même si ce n’est pas l’effet recherché, de laisser peu de temps pour examiner deux autres raisons qui expliquent la maigreur des revenus des auteurs — la surproduction, et le prix modeste des livres.

» Cela étant, peut-être que dire que le camembert est un mythe est une tentative pas très habile d’un éditeur pour masquer les rapports de forces en faisant diversion.

» Tout cela est un peu abstrait. Revenons à notre établissement d’une liste de mythes sur l’édition. Ces mythes sont si nombreux qu’il faut les organiser pour s’y retrouver. Je vous propose, pour commencer, de les classer chronologiquement. Depuis l’arrivée du manuscrit jusqu’au versement des droits d’auteur.

» Premier mythe. Les éditeurs ne lisent pas les manuscrits. Que veut-on dire par là ? On sent parfois le dépit de l’auteur éconduit qui se dit : si mon manuscrit a été refusé, c’est qu’il n’a pas été lu. Mais il y a une part de vérité : les éditeurs ne peuvent passer leur temps à lire des manuscrits. Il est d’ailleurs tentant de ne lire les manuscrits que si on a absolument besoin d’un texte. Or, une maison peut ne pas avoir un besoin immédiat d’un texte. Il y a les textes d’auteurs récurrents. Il y a les textes étrangers.

» Souvent, les auteurs éconduits veulent un retour précis sur leur texte. Or, ce n’est pas à l’éditeur de le faire. Lui demander de le faire, c’est croire à un autre mythe, que je détaillerai plus tard : le métier passion.

» Je note qu’un autre “mythe” des métiers du livre est de considérer que les libraires passent leurs journées à lire. Les libraires passent beaucoup de temps à détromper les lectrices et lecteurs au sujet de ce mythe. Non, ils ne passent pas leurs temps à lire. Ils défont et font des cartons (dans cet ordre), ils passent des commandes, ils travaillent les offices, ils font les comptes, ils organisent des soirées. Puis, quand la soirée en librairie est finie, ils ferment leur caisse, tirent le rideau, rentrent chez eux et, éventuellement, lisent.

» Toutefois, le soin avec lequel ce mythe du libraire lecteur est pourfendu est proportionnel au dépit ressenti par le libraire quand un client lui dit “j’ai un métier pénible, j’aimerais avoir votre métier, lire toute la journée” ou “j’en ai marre de mon métier, je me verrais bien libraire”. Or, comme le libraire trime parfois durement, s’entendre dire : je ferais bien votre métier, il a l’air facile, peut susciter un mouvement contraire, de faire saillir ce qui, dans on métier, est le contraire d’une activité intellectuelle.

» Toutefois, la sagesse serait de voir que la cliente ou le client qui dit n’importe quoi sur le métier, nous dit quelque chose sur sa vie, mais rien sur notre vie. Il n’est donc pas nécessaire de le rectifier trop durement.

» Donc : les éditeurs ne lisent pas les manuscrits. Creusons ce mythe, qui est lié à d’autres mythes. Comme les éditeurs ne lisent pas les manuscrits, mais qu’ils publient quand même, il faut bien qu’ils trouvent des textes. Surgit alors un autre mythe : les éditeurs ne publient que leurs amis. Ou : il faut d’abord être connu. Puis être publié. Ou : il faut coucher pour être publié. Variante : l’attachée de presse a couché pour avoir la une de tel magazine (variante sexiste du mythe précédent).

» À suivre. »


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